Dans le cadre d'un projet de recherche collectif et autogéré sur les espaces publics oppositionnels, l'UA vous couvertureinvite à rencontrer Hugues Lethierry autour de la parution de son dernier ouvrage sur Henri Lefebvre, penseur entre autre de l'espace urbain: Penser avec Henri Lefebvre. Sauver la vie et la ville?
Rendez-vous mardi 23 février à 18h à l'Université Lyon 2 Quais, en salle CR43 (Affiche 23févier Lefebvre)

Ci-dessous une introduction à la rencontre, avec quelques références en lien pour aller plus loin:


Présentation d’Hugues Lethierry :

Ancien formateur à l’IUFM de Lyon I.

Spécialiste des sciences de l’éducation – et plus particulièrement de ce qu’il appelle la « socio-pédagogie » de l’humour (voir les titres de plusieurs de ses ouvrages).

Avec une première formation philosophique.

En tant que « jeune retraité » revient à ses premières amours de militant : la philosophie politique et la sociologie de l’engagement (voir son précédent ouvrage Apprentissages militants).

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre son livre sur Lefebvre comme un hommage à un ancien processeur qui a compté pour lui :

« Je prévoyais un livre sur mes anciens professeurs, ceux qui m’avaient “passé le relais”, au moment où moi-même je m’apprêtais à le faire en prenant ma retraite. Petit à petit, je m’aperçus que la figure d’Henri prenait de plus en plus de place ». (p. 32.)

Mais ce livre dépasse la simple volonté d’un étudiant admiratif et reconnaissant de rendre hommage à son ancien professeur, car il veut démontrer que la réception de l’œuvre de Lefebvre est tout entière à venir – et cela précisément parce qu’il est aussi brusquement tombé dans un relatif oubli qu’il avait connu un prestige passé

Mais il apparaîit comme le philosophe français de Mai 68 (son « père putatif » se demande Lethierry p. 182), le pendant de Marcuse en Allemagne ? Il est alors professeur de sociologie à Nanterre et sera d’ailleurs un des premiers à théoriser l’événement à chaud dans L’irruption de Nanterre au sommet.

Le livre d’Hugues Lethierry n’est ainsi que la deuxième monographie sur Lefebvre en langue française depuis le livre de Remi Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle (1988).

Pour présenter brièvement Henri Lefebvre :

Ses dates : 1901-1991 (un « homme-siècle »). Voir les éléments biographiques que donne H. L. pp. 34-38.

Un « typapart » (expression qu’Althusser emploie dans L’avenir dure longtemps pour se désigner), qu’H. L présente comme un « oxymore vivant » (voir p. 38).

Et qui a dit n’avoir pris au sérieux dans sa vie que trois réalités : « l’amour, la philosophie et le parti ». Même s’il connut une éclipse de 20 ans dans ses rapports avec le parti communiste, de 1958 à 1978 (voir Lethierry, chap. 5, 6 et 11).

Pour avoir une idée de l’influence qu’il a pu avoir à une certaine époque, on peut rappeler que Le marxisme, publié dans la collection « Que sais-je ? » en 1948 (n°300) est avec plus de 300 000 exemplaires le best-seller des PUF.

Pourquoi donc cette œuvre a-t-elle joué un rôle si fort et reste néanmoins à venir ?

Par la place centrale qu’elle accorde au concept d’aliénation – concept attrape-tout dans les années 60 mais qui revient aujourd’hui (voir parutions récentes) – et donc à une lecture du jeune Marx et en particulier des Manuscrits de 1844, contre la fameuse thèse althussérienne d’une « coupure épistémologique » entre un Marx encore humaniste, idéologique, et un Marx de la maturité enfin parvenu à la scientificité, « antihumaniste ». Cette reprise du concept d’aliénation inscrit Lefebvre de façon assumée dans la tradition du romantisme révolutionnaire.

Lefebvre repérera ainsi cette aliénation dans la vie quotidienne (voir les trois tomes de sa Critique de la vie quotidienne, une de ses œuvres les plus célèbres) :

« Restez à la surface, c’est là que les êtres de la profondeur viennent respirer. Séjournez-y, à condition de la dénoncer incessamment, en toute lucidité, c’est-à-dire en élucidant. La surface, le superficiel, c’est le quotidien, ce qu’on entend en parlant avec les gens, ce qu’on voit dans leur vie ». Henri Lefebvre, Le langage et la société, Idées, 1966, p.375.

C’est peut-être dans cette attention au quotidien que se rencontreront Lefebvre et les situationnistes, mais qu’ils divergeront aussi. Lefebvre écrit en effet que :

« Comme les poètes, les philosophes oscillent entre le familier, le banal, “l’inauthentique” et l’angoissant mystérieux – entre le réel bourgeois et l’irréel mystique – laissant de côté le réel humain ». Critique de la vie quotidienne, t. I, p. 146.

Et c’est peut-être là une façon implicite de marquer sa différence avec les situationnistes. H. L. revient en effet souvent dans son ouvrage sur la préférence qu’avait Lefebvre pour les « utopies concrètes » (selon l’expression d’Ernst Bloch). (Sur les rapports de Lefebvre avec les situationnistes et avec Debord en particulier, voir le chapitre 7 du livre.)

Il est connu pour avoir appliqué sa critique de l’aliénation de la vie quotidienne à la ville, « l’urbain », et plus généralement à l’espace – Lefebvre a en effet commencé par des études de sociologie rurale, et son ouvrage le plus connu demeure peut-être Le droit à la ville :

- Il affirme que la lutte des classes a lieu dans la ville :

« C’est dans la ville que les classes s’affrontent, que se déroule la lutte des classes. La classe dominante se sentait toujours menacée par le peuple, par l’assemblée des communautés urbaines ; par conséquent, elle joue son existence sociale devant ce spectateur attentif et inquiétant à qui il faut donner des garanties, des gages, pour qui il faut organiser des spectacles : ce sont les monuments et les fêtes ». Du rural à l’urbain, Anthropos, 1970, p.230.

- Le monument fait d’ailleurs l’objet d’une critique spécifique :

« Le monument est essentiellement répressif. Il est le siège d’une institution (l’Eglise, l’Etat, l’Université). S’il organise autour de lui un espace, c’est pour le coloniser et l’opprimer. Les grands monuments ont été élevés à la gloire des conquérants, des puissants. Plus rarement à la gloire des morts et de la beauté morte (le Tăj Mahal). Ce furent des palais et des tombeaux ». La révolution urbaine, Idées, 1970, p.33.

- D’où son intérêt pour la Commune de Paris (voir son essai historique La proclamation de la Commune) :

« La Commune représente jusqu’à nous la seule tentative d’un urbanisme révolutionnaire, s’attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de la vieille organisation, captant les sources de la sociabilité – à ce moment-là le quartier – reconnaissant l’espace social et ne croyant pas au monument (démolition de la colonne Vendôme, occupation des églises par les clubs, etc.) ». « Signification de la Commune », Arguments, n°4, 1978, p. 43.

- Il voit poindre la contradiction entre le centre-ville où se concentrent tous les pouvoirs et les avantages, hyper-sécurisé, et la périphérie où l’on relègue les indésirables, de plus en plus nombreux (phénomènes de ségrégation urbaine, de « gentrification »…) :

« C’est ainsi que Lefebvre a pris conscience – comme le dit l’un de ses derniers textes, daté de 1989 – du fait que “la ville se perd dans la métamorphose planétaire”, c’est-à-dire qu’elle expulse de ses centres de décision toute une partie de la population dans des ghettos comme sont relégués dans le “bidonville global” les peuples qui ne font pas partie du club des pays les plus riches ». [Lethierry, p. 195.]

- Il dénonce les méfaits de l’urbanisation des années 60 : HLMisation…

Par ailleurs Hugues Lethierry écrit en introduction qu’ « il faut montrer […] que Lefebvre est un marxiste ouvert à la préoccupation écologique », qu’autoriserait la lecture du jeune Marx (voir pp. 32-33). Mais ce point est à peine effleuré dans le livre…

Enfin on peut dire que c’est un mérite de l’ouvrage que de donner à voir – comme c’est souvent le cas pour les théoriciens français originaux – que Lefebvre est un auteur plus connu, estimé et travaillé à l’étranger (notamment aux USA et en Amérique latine) qu’en France. Et de donner ainsi à lire en retour les interprétations auxquelles Lefebvre a pu donner lieu. Comme celle de David Harvey, auteur d’un article récent intitulé précisément « Le droit à la ville », publié dans La revue internationale des livres et des idées (n° 9, janvier-février 2009, pp. 34-41).

« La mondialisation, la redécouverte des travaux d’Henri Lefebvre, le matérialisme historico géographique de David Harvey incitent à une re-spatialisation de la pensée stratégique ». Daniel Bensaïd, Penser agir, Lignes, 2008, p. 130.


Quelques références sur internet :

- Stuart Elden, Certains naissent de façon posthume : la survie d’Henri Lefebvre :

http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=AMX_036_0181

- Remi Hess, La méthode d’Henri Lefebvre :

http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=618

- Jean-Yves Martin, Une géographie critique de l’espace de l’espace du quotidien. L’actualité mondialisée de la pensée d’Henri Lefebvre :

http://articulo.revues.org/index897.html

- Philippe Simay, Une autre ville pour une autre vie, Henri Lefebvre et les situationnistes : http://metropoles.revues.org/document2902.html

- Un entretien de Sandrine Deulceux avec Rémi Hess dans le dernier numéro de la revue Chimères (décembre 2009), Sur la théorie des moments. Explorer le possible :

http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q=node/315

- David Harvey, Le droit à la ville :

http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=307

- La somme et le reste (blog d’études lefebvriennes) :

http://www.lasommeetlereste.com